Ca vous dérange ?

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Cotonou- le 12 juin 2010 – Audrey

Le Bénin est le dernier pays de notre voyage africain. L’occasion de faire un point sur ces choses qui nous dérangent mais qui font partie intégrante de ce continent. Loin d’être exhaustif, ce texte est une synthèse de témoignages, expériences vécues et réflexions qui ont marqué notre séjour en Afrique de l’Ouest.

L’exploitation des enfants

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« Au Bénin, les petites bonnes ont en général une dizaine d’années, mais ça peut commencer à 5/6 ans » nous explique, consternée, Eunice une Franco-Béninoise qui lutte à sa manière contre l’exploitation des enfants. Ces jeunes sont lâchés dans la jungle de la rue pour effectuer une petite course ou pour vendre un panier largement garni qu’ils transportent difficilement sur la tête. Le salaire est misérable, à peine 20€/mois qui sont remis directement à la famille. « L’enfant n’a même pas de quoi s’acheter du savon ou des nouveaux vêtements… » poursuit Eunice. « C’est une nouvelle forme d’esclavage : l’esclavage des enfants par la famille  » conclut la Mère Jah, une Française d’origine africaine qui est revenue vivre en Afrique il y a 10 ans, au Bénin (Cf. articles à venir). A Agonin Kanmé, le village béninois où nous nous sommes arrêtés, Reine, notre hôtesse, prépare les repas pour toute la famille. Elle est seule, ou presque… une petite fille, sa nièce, est sollicitée sans cesse pour puiser de l’eau, chercher un ingrédient manquant, ventiler les braises. Ce qui pourrait passer pour un coup de main occasionnel prend une toute autre ampleur lorsqu’on préfère garder l’enfant à la maison plutôt que de l’envoyer à l’école.

De nombreuses associations tentent de lutter contre cette plaie. « Les cadres de l’UNICEF sont recrutés sur diplôme, pas sur leurs valeurs, leurs idées. Comment voulez-vous faire correctement appliquer des mesures pour le droit de l’enfant quand le cadre responsable du programme exploite lui-même une gamine chez lui ? » poursuit Eunice qui a travaillé quelques temps au sein de cette structure.

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Parfois les enfants subissent des violences corporelles. D’ailleurs, plus largement en Afrique de l’Ouest, nous avons constaté que la plupart de professeurs utilisent la violence comme moyen d’apprentissage. Au Sénégal, la cravache du professeur terrifiait les élèves qui n’avaient pas réussi à l’examen. « On est allongé à plat ventre sur un banc, 4 élèves nous tiennent les bras et les jambes pour qu’on ne puisse pas bouger et le professeur nous frappe le dos, parfois jusqu’au sang » témoigne Bintou, jeune fille de 12 ans. « Mais si on ne nous frappe pas, on n’apprend pas nos leçons. Les enfants noirs sont comme ça » conclut-elle.

La corruption à tous les niveaux de la société

L’état est corrompu. Ce n’est pas nouveau, c’est le cas de tous les pays d’Afrique de l’Ouest (voire du Monde). Le plus surprenant, pour nous, Français, c’est de voire cette malhonnêteté toucher toutes les couches de la société. Ludovic se rend à la gendarmerie de Porto Novo pour déclarer le vol de son sac comportant, entre autre, un passeport et 120€. L’agent prend sa plainte puis ajoute : « Pour le certificat de perte, il faut donner un petit peu. Ce que vous voulez. Mais en général c’est 5000FCFA (7€) ».

On glisse un petit billet pour accélérer sa demande de visa, un petit billet pour que le policier nous laisse partir sans contrôler la voiture et tous ses baguages, un petit billet pour que les taxis puissent prendre jusqu’à 6 personnes (en plus du chauffeur) dans une voiture ordinaire, un petit billet pour passer avec sa marchandise à la douane, un petit billet, un petit billet, un petit billet…

Beaucoup condamnent ces pratiques qui défavorisent cruellement les plus démunis. Mais si les critiques vont bon train dans les discours, il en va autrement dans les faits. Un jeune de Ouagadougou, après une longue et enthousiaste critique de la corruption, nous confie ses projets de devenir douanier pour gagner beaucoup d’argent. « Les douaniers ne sont pas très bien payés par l’Etat, ils sont donc obligés de racketter les transporteurs de marchandise pour vivre… et se payer une maison à étage » justifie t-il.

« Les Béninois sont jaloux ! « 

Tout le monde le dit ! Comme une ritournelle, ce sujet revient dans les conversations montrant la gravité de ce fléau dans la vie de tous les jours.

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J’ai demandé à une villageoise d’Agonin Kanmé combien d’enfants elle a. Elle m’a répondu en souriant : « 9. [silence] Je vous le dis à vous car vous êtes blanche, mais je ne le dis pas en général. Je dis toujours que je n’ai que 1 ou 2 enfants sinon les voisins sont jaloux et nous causent des problèmes ». Les Béninois ne se contentent pas de ruminer cette émotion ravageuse qu’est la jalousie : ils souhaitent et font parfois du mal à autrui. Comment font-ils cela ? La même femme nous explique que récemment 2 jeunes hommes ont péri dans un accident de moto juste après avoir obtenu une bourse d’étude. Pour elle cela ne fait aucun doute : quelqu’un leur a jeté un sort. Des prêtres Vaudou se font payer très cher pour envoyer des sortilèges provoquant la maladie voire la mort des ennemis. Ce sont les mêmes qui proposent des remèdes ou d’autres sorts en riposte. « Mais à quoi bon se venger ? – continue mon interlocutrice – Quand le ver est dans la pomme on ne peut pas le détruire sans gâter la pomme ». Alors cette villageoise, comme bien des Béninois, vit dans le mensonge et la peur.

Ouidah (37).JPGPlus que de la jalousie, on peut parler d’égoïsme. « Les Béninois ne peuvent pas être heureux du bonheur de l’autre » nous soutien la Mère Jah. Cela amène la loi du chacun pour soi, de l’individualisme. Lorsqu’un client arrive à la gare de bus, il se fait assaillir par une horde de transporteurs en furie, qui n’hésitent pas à crier et arracher ses bagages pour qu’il choisisse leur bus plutôt que celui du concurrent. La guerre menée par ces taxi-men, ces zem (taxi-moto) et vendeurs en tout genre aboutit parfois à de violentes engueulades, voire à des bagarres.

« Quand un Béninois vous aborde, dit Eunice, il le fait de manière intéressée. Il se demandera toujours ce qu’il peut tirer de vous. Les relations d’amitié, même pour moi, sont difficiles ici. » Dans le village d’Agonin Kanmé, pendant les 8 jours de notre séjour, nous avons véritablement ressenti cette « attente ». Qu’elle soit exprimée oralement (« Yovo (blanc), un cadeau ! ») ou non, elle nous a véritablement empêchés d’aller au fond des relations et de nous intégrer. A bien y réfléchir, c’est souvent le cas dans les villes d’Afrique de l’Ouest. Combien de conversations anodines entamées dans la rue avec un passant se sont orientées vers la vente de statuettes ou de colliers ? Au point que l’on finit par se fermer à ces « jeunes hommes follement amoureux » ou ces « amis qui souhaitent juste discuter ».

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« Les habitants d’Agonin Kanmé n’était pas comme ça dans mon enfance », nous précise Tom, le Béninois qui nous a emmené dans son village et nous sert de traducteur. « Avant quand j’arrivais tout le monde me donnait du poisson à manger. Maintenant c’est eux qui viennent voir si je peux leur offrir quelque chose. Tout ça c’est à cause de l’évolution du monde, du capitalisme. » Finalement, les maux actuels de l’Afrique ne seraient-ils pas le résultat d’une histoire bouleversante et d’un développement imposé par l’Occident sur lequel ils ont peu de maîtrise?

Heureusement notre expérience africaine regorge également d’expériences humaines très riches. Curieusement, au Bénin, dans ce pays où certains vices semblent exacerbés, nous avons aussi rencontré des personnes exceptionnelles, de véritables joyaux de générosité, d’ouverture et de sagesse. Ces rencontres, comme d’autres au Sénégal, au Mali ou au Burkina Faso, nous ont permis de prendre du recul sur l’Afrique, sur l’Europe mais également sur nous-même. Elles nous font réfléchir sur l’histoire de ce continent, très lié à notre pays, sur le développement et la mondialisation, mais aussi sur les comportements humains et leurs évolutions. Ces thèmes, au même titre que notre expérience en Asie, feront l’objet d’articles plus complets afin de nourrir nos critiques de la société et nos perspectives de construction d’un avenir plus humaniste et plus écologique.

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Une réponse à “Ca vous dérange ?”

  1. Narber dit :

    2 sujets très complexes, l’exploitation des enfants, ses dérives mais aussi ses « bons » cotés, car il s’agit parfois de recueillir une bouche à nourrir en plus (orphelin, enfant dont les parents émigrent pour trouver du boulot ailleurs, etc), et dans une famille déja pauvre, cette bouche à nourrir devient « normalement » corvéable, alors on lui apprend à faire ce que tout adulte devra etre en mesure de faire plus tard (ou de faire faire plus tard), tout comme chez nous les enfants maltraités maltraitent par la suite leurs propres enfants…, et la corruption, un mal en grande partie due au système financier que nous avons contruit et imposé, et qui ne peut que se développer dans des pays pauvres, pour compenser les faibles revenus, seuls les structures sachant se passer du Dieu argent sont en mesure de ne pas céder à cette facilité de vouloir toujours plus ou ce que le voisin a…
    Ca mériterait bien plus qu’un commentaire, mais je préfère finir sur la note positive d’un pays où la corruption n’est pas largement étendue, exception confirmant beaucoup de règles, et qui en a fait sa devise, le pays des hommes intègres, celui de Moumni.
    Salam alikoum.

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