Manogo… Molo Molo

Manogo (2).JPG [Les membres de Dialogue sur Terre réalisent leur 13 ème étude dans le village de Manogo, au nord de Ouagadougou, au Burkina Faso]

Ouagadougou – Le 11 mai 2010 – Audrey

Il est 13h et les femmes qui ont fini de cuisiner rejoignent les hommes sous l’arbre, au milieu de la concession. Sous la chaleur accablante de l’après-midi les espaces au soleil se vident, les animaux eux-même se font plus silencieux. Ne pouvant rester dans notre case sans air, je me joins au groupe. Je lis, écris, joue aux cartes avec mes amis ou somnole simplement, bref, j’essaie de m’occuper avec les moyens du bord, comme nous l’avons appris au cours de ces 10 mois de voyage. Mais eux, les villageois, que font-ils ? Ils ne font rien, ou presque rien. Un homme titille son portable, une mère donne le sein, une grand-mère file du coton, deux femmes échangent à demi-voix, mais souvent à cette heure-ci, ils restent là sans rien dire, sans rien faire, le regard un peu vague, écoutant distraitement les bribes de conversations. Les heures semblent ralentir à mesure que le soleil monte dans le ciel.

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Nous avions déjà rencontré cet état de torpeur dans les autres villages du Sénégal et du Mali, mais il nous surprend davantage à Manogo. Est-ce lié à la chaleur ? Est-ce le manque d’activité de cette période (le maraîchage est fini et les travaux aux champs n’ont pas commencé) ? Est-ce la personnalité des Burkinabés ?

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Un matin, notre hôte nous propose de visiter une concession où est célébré un mariage. Chouette ! C’est la première fois dans notre voyage que nous avons cette opportunité, et nous imaginons déjà l’esprit festif d’une telle cérémonie. A notre arrivée, nous saluons le groupe des hommes, majoritairement des vieux, qui discutent, assis sur des nattes. Les femmes, très nombreuses, cuisinent un peu plus loin, de grandes marmites de tô (purée de mil) dans une atmosphère décontractée. Nous nous asseyons avec les hommes. Les enfants, cherchant une distraction, s’agluttinent comme d’habitude autour des « blancs» , les fixant du regard. Les calebasses de dolo (bière de mil) circulent, certains chiquent du tabac, d’autres croquent une noix de cola (aux propriétés excitantes)… Le temps semble se suspendre. Mais où sont les mariés ? Le mari, habillé normalement, est à coté de nous et se fond dans la masse masculine. la jeune femme n’arrivera que dans 3 jours, le temps pour elle de recevoir les conseils de sa famille pour la création d’un nouveau foyer. Peut-être la fête commencera t-elle vraiment à ce moment là.

Chaque journée s’étire lentement d’un temps mort à l’autre. Dans ce paysage aride, tout semble ramollir. A la sortie de l’école, il n’y a pas de cris, de rires, de pleurs… les enfants regagnent sagement leurs logis. Les chants des femmes sont timides, à peine audibles, leurs danses, quelques pas qui marquent les temps de manière monotone, peu dynamiques. La vie entière semble en mode « économie d’énergie» .

Un jour, nous nous rendons dans l’école du village voisin pour parler d’un projet de plantage d’arbres par les enfants. Dès notre arrivée, les instituteurs installent des tables et des chaises : tous les acteurs sont là, nous pouvons commencer. L’un d’eux, Christophe, le chef du projet qui parle à la fois mooré et français, préside la séance. Nous commençons par nous présenter : 2 instituteurs dont le directeur, 2 représentants du groupement de développement local, 5 parents d’élèves, notre hôte, en tant que « logeur principal»  et nous. Ensuite, chacun son tour, ils nous expliquent les avancées du projet et nous font part de leur enthousiasme pour le mener à bien. Enfin… les mots expriment l’enthousiasme, mais les corps, eux, restent de marbre. Quand Christophe traduit pour nous les répliques de ses collègues, nous devons tendre l’oreille pour saisir les mots qui sortent timidement de sa bouche. Cette voix douce, telle une berceuse, enveloppe les parents d’élèves qui partent peu à peu dans un sommeil méditatif. A quoi rêvent-ils ? Sont-ils conscients ? Quoi qu’il en soit, ils ressurgissent mollement dès qu’ils entendent de nouveau leur langue. Après 2h de réunion au contenu intéressant mais peu dense, nous « demandons la route»  au directeur (expression qui signifie que l’on demande l’autorisation de partir). Il faudra encore une trentaine de minutes avant de regagner la voiture afin que chacun exprime sa gratitude et ses bénédictions pour la suite.

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Dans notre language, on dirait qu’ils « prennent le temps»  : pour se saluer, se présenter, s’informer, débattre au besoin, se saluer de nouveau. Ils prennent le temps de se reposer après avoir pilé le mil, après une course à vélo, après un copieux repas. Quand nous sommes arrivés à Manogo, après quelques minutes de voiture, notre hôte nous a dit « Voici votre case. Reposez-vous puis nous pourrons discuter.»  Dans nos vies aux plannings surchargés, quand on « prend du temps» , cela signifie qu’on le prend à autre chose. Or, dans ce contexte à faible activité, le temps est toujours là pour faire ce qu’on a à faire, sans précipitation. Les gestes sont plus lents, les voix sont plus douces, la violence disparait, les journées se déroulent tranquillement en attendant que les pluies arrivent. A Manogo, les habitants ne prennent pas le temps : ils l’ont.

Audrey

Une réponse à “Manogo… Molo Molo”

  1. Narber dit :

    Et vous comprenez maintenant pourquoi j’incite toujours les étrangers à faire « reset»  de leur culture, de leurs réflexes occidentaux, de leur envie de faire COMME il leur semble évident que cela se devrait faire sur place, de leur notion du temps qui s’écoule et qu’il faut absolument remplir, etc, avant que de vouloir travailler « pour le bien»  de cette population… Quand on dit que la Terre est un Village, je dis moi que c’est plutot un Immeuble, dans lequel les familles ne se connaissent pas forcément. Il ne suffit pas de se passer le sel ou un marteau pour comprendre la culture de l’autre…
    Quant au temps, c’est vrai, ils l’ont, mais parfois il travaille contre eux, depuis que nous avons changé de repère. Sacré Einstein, meme à Manogo il a apporté son équation.
    Baci.
    Narber

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