Les anciens de Manogo

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[Les membres de Dialogue sur Terre réalisent leur 13ème étude dans le village de Manogo, au nord de Ouagadougou, au Burkina Faso]

Mai 2010 – Ludo

L’ancien, c’est celui qui possède les champs, qui décide pour ses femmes, ses enfants et petits enfants. C’est lui que l’on salue en premier, et qui est servi avant le reste de la famille lors des repas. Il reste chef de famille jusqu’à la fin de sa vie. A Manogo, toute la famille est réunie dans la même concession, qui peut compter quelques dizaines de cases si la famille est grande.

Jadis, les sociétés gérontocratiques de la région étaient fermement attachées à la tradition, et ne toléraient aucune innovation, aucune déviation culturelle. La stagnation technique et le poids de la tradition stabilisaient clairement la société dans son état. De nos jours, les Mossis (ethnie majoritaire au Burkina Faso) se sont ouverts largement à la modernité et aux valeurs occidentales, sans pour autant entamer le respect pour les anciens. Et surtout à Manogo, village relativement éloigné de la route et de la ville, qui a assurément gardé un mode de vie assez proche de ce que l’on pouvait y trouver il y a quelques siècles.

Notre hôte s’appelle Moumni et a 65 ans. Malgré son âge il est toujours très énergique et charismatique. Il a 3 femmes avec qui il a conçu 15 enfants – dont le plus jeune à 3 ans -sans compter les adoptions des enfants de ses frères décédés. Ses plus grandes filles sont mariées et ont quitté la concession paternelle. Certains de ses fils sont en Côte d’Ivoire, où il y a plus de travail qu’au Burkina. Ses autres fils restent auprès de lui avec leurs femmes et leurs enfants quand ils en ont. Ils cultivent le mil et les légumes, et font du petit commerce. Difficile de savoir combien de personnes vivent dans la concession : Moumni lui-même l’ignore. Les quantifications, voilà bien une problématique de Blancs !

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Moumni arbore souvent un air espiègle quand il parle. D’ailleurs il aime bien discuter, et il s’exclame souvent fort, pour être sûr que tout le monde l’entende. Dans sa jeunesse, il est allé quelques années en Côté d’Ivoire pour travailler, et y a appris le français. C’est d’ailleurs une des rares personnes à Manogo avec qui l’on peut échanger quelques mots dans notre langue (pour discuter avec les habitants, un paysan du village voisin nommé Bouléma nous sert d’interprète). Il a dû être très actif dans sa vie, car encore à son âge il travaille la terre et creuse des puits. Il nous promène de concession en concession, prenant à cœur sa tâche de nous faire découvrir leur univers. A la rencontre d’un villageois, il nous présente fièrement, nous, ses Blancs qui logeons chez lui pour quelques jours. Un jour il m’a glissé qu’il était frustré de ne savoir ni lire ni écrire, car autrement il aurait été « l’intellectuel du village ».

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Un après-midi, notre hôte nous invite à nous rendre à une concession voisine. Nous y trouvons sous un manguier un groupe d’hommes assis sur une grande natte, par terre ou sur des bancs en bois qui discutent tranquillement. Il y a là six ou sept vieux qui ont dû dépasser la cinquantaine depuis un bon moment. Si leur barbe blanche et leur coiffe imposent un certain respect, leurs habits souvent rapiécés ou déchirés rappellent leur statut de paysans pauvres. Leurs gestes sont aussi lents que la chaleur abrutissante. A 40°C, le souffle timide du vent et l’ombre relativement fraîche de l’arbre sont agréables. C’est ainsi que se passent, pour eux, les heures chaudes des journées de saison sèche.

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Comme d’habitude, les anciens nous saluent chaleureusement, visiblement très heureux d’accueillir des étrangers, surtout quand ces derniers saluent – ou en tout cas, tentent de saluer – à la manière locale. Peut-être aussi sont-ils contents de rompre la monotonie de leurs conversations. A peine sommes-nous installés auprès d’eux que nous nous retrouvons avec une calebasse pleine de dolo dans les mains. Cette boisson produite localement à partir de mil ressemble un peu au cidre. Le récipient circule de mains en mains – curieusement, souvent dans celles de Moumni – et une fois vide, retourne vers le gros bidon jaune pour être rempli.

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L’homme vêtu d’un boubou noir et coiffé d’un chapeau de paille est le Teng Soaba, chef religieux animiste du village. Cette religion est encore bien suivie dans cette région. Le grand prêtre nous explique que son rôle est avant tout de réaliser les sacrifices rituels pour prier Dieu et les esprits de faire tomber la pluie. Cela se déroule à la fin de la saison sèche, ou lors d’une saison humide trop peu pluvieuse, et à cette occasion sont offerts à Dieu une poule, une chèvre et du dolo. Le rôle du Teng Soaba, pilier de la société traditionnelle Mossi, se transmet de père en fils depuis la nuit des temps. Mais de nos jours, beaucoup de jeunes se tournent plutôt vers l’Islam ou le Catholicisme.

Je lui demande son âge. Notre interprète fait une mine sceptique puis échange longuement avec l’ancien, les autres participant aussi à la discussion. Au bout d’un moment, Bouléma me répond que son âge exact n’est pas connu, mais que pour avoir une idée, il nous dit qu’il a fait la guerre au Ghana quand le Burkina Faso est devenu indépendant. Il doit sûrement avoir dépassé les 70 ans. Dans cette société à tradition orale, les évènements de la vie ne sont situés dans le temps qu’en rapport à d’autres événements plus globaux. Le concept abstrait de date n’y a pas de place.

Quand les rayons du soleil deviennent moins puissants, nous demandons la route aux anciens (nous prenons congé). C’est alors que chacun leur tour, ils nous remercient d’être venus leur rendre visite et nous adressent leurs bénédictions : « Dieu a fait que nous nous rencontrons. » ; « Que vous rentriez chez vous en bonne santé. » ; « Que votre famille soit en bonne santé. ». Le Teng Soaba nous dit qu’il priera pour nous, et nous demande quand nous reviendrons. Un peu gênés, nous lui répondons que nous n’avons pas encore prévu d’autres voyages en Afrique, mais que nous parlerons de notre voyage à nos amis et à notre famille. Peut-être que eux seront intéressés par un petit village isolé comme Manogo… En tout cas, que ça soit nous, notre famille ou nos amis, les habitants de ce petit village burkinabé offriront toujours un accueil chaleureux !

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Une réponse à “Les anciens de Manogo”

  1. Narber dit :

    Certes, début mai, saison creuse dans la saison creuse (fin de maraichage, pas encore les plantations du mil), l’espace-temps semble s’allonger tel un retour vers le futur à la célérité négative de la lumière… Mais le temps qui s’écoule à 200 à l’heure, est-il plus plein dans nos sociétés, et de quoi, en définitive ??
    Moumni, il en faudrait beaucoup plus, des hommes comme lui, sur cette planète.
    Wend na kond laafi !
    Narber

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