Les mains dans la bassine

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[11ème village pour l'équipe de Dialogue sur Terre, à Kabadio, au Sénégal, dans la région de Casamance]

Ouagadougou – le 24 avril – Ludo

Au Sénégal, et en particulier à Kabadio, l’art de la table est quelque peu différent de celui de la France.

Dans notre famille d’accueil, c’est Ami et Sadio, les deux mamans de la concession des Dabo, qui cuisinent à tour de rôle pour une quinzaine de personnes. Cela représente à chaque repas des portions impressionnantes. Il s’agit le plus souvent d’une grosse quantité de riz accompagné de légumes avec la sauce coucha et du poisson capitaine. Le riz est importé de Thaïlande car les rizières locales ne produisent pas suffisamment et les légumes proviennent du maraîchage familial : petites aubergines, manioc, kandio, dakar, piments. Le poisson capitaine, aussi nommé perche du Nil, est pêché à Kafountine, à quelques kilomètres du village. Chez les Dabo, qui sont relativement plus aisés que la moyenne du village, l’accompagnement du riz (légume et poisson) est assez généreux.

Quand le repas est prêt, une des filles nous appelle et nous invite à nous rincer les mains dans un seau commun et à nous regrouper autour de l’une des deux grosses bassines posées à même le sol. Même si normalement les hommes ne mangent pas avec les femmes, chez les Dabo quelques filles vont parfois se ravitailler dans la bassine des hommes quand celle des femmes est saturée. Les adultes ont généralement le « privilège»  de s’asseoir sur une chaise ou un petit tabouret tandis que les autres s’accroupissent et posent un genou au sol. Traditionnellement, c’est à l’aide de la main droite que l’on mange au Sénégal. Seuls les hommes les moins jeunes utilisent – selon les familles – des cuillères à soupe (sauf pour le couscous que tout le monde mange à la main).

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Une fois que les grands couvercles qui recouvrent les bassines sont retirés, le repas commence. Chacun pioche dans le plat commun, dans le « quartier»  en face de lui. Certains partagent à la main des bouts de légume ou de poisson du centre et les distribuent à tout le monde en périphérie de la bassine (et surtout au toubab, au blanc). Ca papote bien plus côté femmes que chez nous côté hommes. Les garçons engouffrent des boules de riz imposantes à une vitesse remarquable, en prenant à peine le temps de respirer. Je ne manque pas de féliciter les cuisinières, aidé de mon vocabulaire hautement élaboré en mandingue : adiata bake, a baraka (très bon, merci). Ce n’est pas simplement pour être poli, car j’apprécie beaucoup la nourriture locale malgré l’omniprésence de riz. Alors qu’à peine 5 minutes se sont écoulées, les premiers garçons ont déjà fini et quittent la « table»  pour se laver les mains. Ou plutôt, ils se lèvent et vont secouer leur main droite dans le seau d’eau commun, ce qui enlève les grains de riz mais pas vraiment l’huile dont les plats sont souvent bien garnis. Vu la couleur de l’eau au bout de quelques passages, les derniers se salissent plus qu’ils ne se lavent les mains. Ils boivent ensuite cul sec une grosse tasse d’eau prélevée dans le canari.

Nos hôtes, comme les Sénégalais en général, sont toujours soucieux de nous voir bien manger. Ainsi, quand Audrey et moi avons l’audace de souffler un instant entre 2 bouchées, on nous lance invariablement un domoro ké, ou bien sa traduction : « il faut manzer»  (leur prononciation des sons « j»  et « ch»  est toujours passionnante). Mais ici comme dans les villages asiatiques, nous avons rapidement appris à répliquer : nkolo fatalé (j’ai plus faim). Si le coin des hommes se vide rapidement, celui des femmes ne subit pas de départ et est toujours très animé. Je me retrouve souvent plus ou moins seul devant la bassine des hommes à la fin des repas, et d’autant plus quand on me demande de la finir. Je proteste amicalement en déclarant que j’exploserais si je je mangeais une bouchée de plus, et profite de leurs rires pour me lever à mon tour.

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Le bouye, fruit du baobab

Après chaque repas, nous les toubabs avons le privilège d’avoir notre portion de jus fait maison : le bissap, concocté à partir de la fleur de bissap, ou bien le bouye, réalisé à l’aide du pain de singe, le fruit du baobab. Quel bonheur de finir le repas sur une touche sucrée et fraîche !

A Kabadio, quand un ami, un voisin ou un étranger passe à la maison à l’heure du repas, il est systématiquement invité à manger. En fait, ne pas lui proposer serait la dernière impolitesse. Il est également impoli de refuser une invitation sans une excuse valable. Ainsi, selon nos balades dans le village, nous avons déjeuné ou dîné jusqu’à 3 fois en l’espace de quelques heures. Ceci dit, pour honorer ses hôtes, il est tout à fait toléré de n’avaler que quelques bouchées. Cette culture d’invitation implique que le nombre de personnes qui mangent n’est jamais connu à l’avance, et que les cuisinières préparent toujours des portions généreuses dans l’hypothèse de convives supplémentaires. Cela illustre pleinement les valeurs d’hospitalité et de partage dont nous avons été témoins à Kabadio.

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Une réponse à “Les mains dans la bassine”

  1. Narber dit :

    Précisons, le bissap est une infusion faite à partir de la fleur d’hibiscus, pour les frenchies.

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