Profs de théâtre en déroute…

Kabadio (Casamance, Sénégal) – le 25 avril 2010 – Mariette

Pour la première fois du voyage, nous avions une « mission»  à accomplir dans le village où nous vivons (Kabadio) : celle d’aider la troupe de théâtre Bon Esprit à se structurer et à progresser en théâtre. Donc pendant 3 semaines nous nous sommes improvisés profs de théâtre, et nous sommes allés de surprises en surprises avec ce groupe de jeunes ados sénégalais…

Samedi : présentations. Ousmane.JPG

Notre premier contact avec la troupe s’est fait dès notre arrivée, après avoir dansé dans le cercle d’accueil des femmes du quartier. Ousmane, qui a été à l’initiative de la création de la troupe il y a plus de 6 mois, nous explique les objectifs ambitieux du groupe : gagner de l’argent en jouant dans des soirées dansantes ou dans des salles de spectacle à Kafountine et même Dakar, vendre des vidéos de leurs pièces pour se faire connaître…

« - F’est comme fa que les plus grands artiftes du Fénégal ont commenfé !» , appuie Kaltine, le Grand de la troupe, pour couper court à notre air sceptique. Car il y a toujours un Grand qui supervise les activités des plus jeunes dans le village, et Kaltine, 33 ans, a été choisi pour être celui de Bon Esprit. Son rôle : suivre les activités de la troupe, les orienter un peu avec des conseils sages, intervenir en cas de problème. C’est un peu le grand frère du groupe. Leur motivation fait plaisir à voir, mais nous insistons quand même sur le fait que le premier objectif doit être de se faire plaisir avant de vouloir gagner de l’argent.

Les quelques jeunes qui sont là font preuve d’un réel enthousiasme à l’idée de travailler avec nous. Nous serons leurs premiers encadrants, et ils ont l’air avides d’apprendre des choses nouvelles et de recevoir des conseils. Autant dire que l’échange s’annonce pour le mieux. Comme le dit Kaltine, pour conclure la discussion : « C’est zénial.» .

Dimanche : démonstrations.

Nous sommes tous assis en cercle sous un manguier pour assister à une représentation de la pièce que nos amis ont déjà montée et jouée devant le village. L’occasion de nous faire une idée de leur niveau et du type de théâtre qu’ils pratiquent. Nous commençons par tous nous présenter, et nous sommes surpris de voir qu’il y a beaucoup plus de femmes que de comédiens de la troupe…

« - Elles, ce sont les femmes du quartier, nos Mamans. Elles sont toujours très intéressées par les activités des jeunes, leurs enfants, quoi. Elles veulent voir le travail qu’on fait avec vous.»  (Ah, c’est cool !… Mais pour les répétitions, elles seront là aussi ?)

La pièce, écrite par les jeunes, est composée de plusieurs scènes de classe, où le personnage principal joué par Ousmane est un cancre qui arrive toujours en retard et donne des réponses stupides (mais très drôles) au professeur. Le public sénégalais (beaucoup de passants se sont arrêtés) rigole beaucoup, et nous aussi mais pas aux mêmes moments ! Nous ne comprenons pas toutes les blagues, souvent répétées plusieurs fois avec toujours le même succès auprès des Sénégalais. Nous rions plutôt des expressions africaines rigolotes qui ne sont pas habituelles pour nous (» Mais ce ne sont pas mes fautes!» , « Il fait quelle heure à ta montre?» ), et des moments d’improvisation spontanés d’Ousmane, le clown de la troupe, et de Sané qui joue le professeur.

Nous y voyons plus clair sur le niveau des acteurs, presque tous débutants, et les conseils que nous pourrons leur donner. Il s’agira d’insister sur les bases (parler fort, face au public, pas tous en même temps…) et de travailler sur les mimes et les expressions.

Lundi : première répétition.

Le rendez-vous était à 17h sous le manguier. A 17h, nous sommes 4. On est en Afrique, le temps ici est un concept flou, il s’étire et se contracte au gré des événements… On commence avec ceux qui sont là par des étirements et des assouplissements des articulations, puis quelques échauffements de la voix et des exercices de diction. Le cercle s’agrandit petit à petit, et nous finissons les exercices préparatoires avec deux fois plus d’ados que prévu dans le groupe de travail. Beaucoup d’enfants sont autour de nous à observer, imiter et rigoler ; des femmes se sont postées à proximité et font des commentaires ; des passants regardent depuis la rue par dessus la barrière. Tout cela ne facilite pas la concentration de nos acteurs.

Nous demandons donc à nous isoler à l’intérieur d’une maison pour continuer la séance, car nous avons besoin de décider tous ensemble de ce que nous allons faire pendant 3 semaines. Visiblement les nouvelles recrues sont motivées pour participer et personne ne leur demande de partir. Nous travaillerons donc avec un groupe d’une bonne vingtaine de personnes.

Ousmane nous dit qu’il a déjà une date pour jouer le samedi suivant lors de la fête du lycée (le « fosco» ). Il y aura un créneau de 20 minutes dans le planning pour Bon Esprit. Plutôt que de leur faire jouer la pièce de l’école, nous leur proposons de monter des petites scènes de 5 minutes par petits groupes, pour que chacun puisse avoir un rôle et progresser. Tout le monde est enthousiaste. Et quand nous ajoutons que les idées doivent venir d’eux, que nous ne serons là que pour les conseiller en travaillant ensemble, ils laissent éclater leur joie en déclamant des « C’est cool !»  et des « Mbeniokono !»  (=» on est ensemble!» ) à tout va. Et Kaltine de déclarer : « C’est zénial!» . A partir de là, des idées de thèmes et de scénarios déferlent. Nous isolons 4 thèmes (mariage précoce, amour et trahison, grossesse précoce, sida) et formons 4 groupes de travail.

Mardi : création en petits groupes.

Après l’échauffement collectif, nous travaillons par groupes de 4 à 6 personnes. Je m’occupe du groupe « sida» , composé d’1 ou 2 acteurs de Bon Esprit (difficile de savoir qui faisait vraiment partie de la troupe avant notre arrivée…) et de 3 nouvelles recrues. Et mon groupe a une particularité: l’un des acteurs (Ismaëla) ne pourra participer à aucune des répétitions, mais il sera disponible pour jouer samedi. Donc en attendant, c’est un gamin qui assiste aux répétitions à sa place et qui lui transmettra les « informations»  pour qu’il puisse jouer.

« - Mais alors, s’il participe aux répétitions, c’est mieux qu’il joue à la place d’Ismaëla…, tenté-je.

- Non, mais ne t’inquiète pas, Ismaëla sera là samedi, ça ne pose pas de problème !»  m’assure Maalang, un des encadrants.

J’ai du mal à comprendre et je m’aperçois vite que le gamin en question n’a pas vraiment l’intention de faire du théâtre de toute façon… Bon qu’à cela ne tienne ! Victoria déborde d’idées et propose plusieurs scénarios. Nous nous mettons d’accord sur les différentes petites scènes et sur les rôles, tentons une première impro, puis c’est déjà l’heure de nous quitter.

Mercredi : r ien ne va plus !

Nous commençons à nous lasser des retards, et nous n’avons plus envie d’être les seuls moteurs du groupe. Nous attendons que les jeunes de la troupe provoquent le début de la répétition. Nous perdons du temps, alors qu’il ne nous reste que 2 jours de répétition avant la représentation de samedi… et en plus, il y a encore des absents.

Dans mon groupe, Victoria me dit qu’elle ne viendra pas samedi. Quoi? C’est une blague? La raison est floue, elle prétexte qu’elle est malade, mais je n’y crois pas… Gnima de son côté me dit qu’elle ne pourra pas payer le bus pour se rendre au lycée samedi… Maalang passe au milieu de la séance. Je lui explique la situation. Il discute avec Victoria : le problème semble plutôt être que la famille a besoin d’elle pour s’occuper des tâches ménagères, théâtre ou pas. Mais il m’assure qu’ « on fera tout ce qui est en notre pouvoir pour que tout le monde vienne jouer samedi !» .

Nous continuons à « travailler» . Maalang revient peu après… avec une nouvelle recrue ! Ben oui, parce que comme j’ai fait remarquer plusieurs fois qu’Ismaëla ne pourra pas jouer samedi s’il ne vient pas répéter, il fallait bien trouver quelqu’un d’autre… Je me retrouve avec un nouveau, un timide de plus qui n’a jamais fait de théâtre et n’a assisté à aucune de nos séances de travail jusqu’à présent… C’est cool !

« Ca veut dire qu’il remplace Ismaëla, à la place de l’autre gamin?» 

« Oui oui, mais Ismaëla sera là aussi samedi. Tu n’as qu’à lui garder un petit rôle, puisqu’il n’est pas là aux répétitions.» 

Logique. Bon, je me retrouve avec un acteur en plus à caser dans le scénario… Décidément on n’est pas sur la même longueur d’onde, et on ne sera jamais prêts pour samedi ! Ludo est un peu dans le même cas que moi, avec l’acteur principal absent depuis 2 jours, et des acteurs qui n’osent pas vraiment jouer. On décide de changer de tactique pour la représentation de samedi : refaire travailler la pièce de l’école aux 13 acteurs initiaux de la troupe.

Jeudi, vendredi : répétition de la pièce de l’école.

Les répétitions sont plus faciles à gérer à 13 qu’à 25, même si ponctualité et concentration restent difficile à obtenir. Nous leur faisons travailler leur pièce en leur donnant des conseils : parler fort, être face au public, bien articuler, mettre en valeur les répliques, ne pas parler en même temps, alléger certains passages trop lourds, exagérer les attitudes… Nous essayons au maximum de les faire participer à la critique. « Qu’est-ce qui était réussi d’après vous? Qu’est-ce qui n’allait pas?»  Et nous nous rendons compte que petit à petit, les bases rentrent et l’autocritique commence à se faire (difficilement quand même, cela n’étant pas dans leurs habitudes) : « Là, il n’était pas face au public. Elle n’a pas parlé assez fort. La réplique n’arrive pas au bon moment, il faudrait plutôt dire ça.» 

Samedi : le grand jour du fosco.

Nous prenons le bus vers 9h pour jouer à 11h (d’après le programme) au lycée de Kafountine. 20 personnes environ à l’arrière de l’estafette, dont Bori et son fauteuil roulant. La fête devait commencer vers 9h avec des discours officiels et des danses traditionnelles… Ca commencera en fait avec 2h de retard, et le retard continuera de s’accumuler à chaque animation.

Petit point logistique : un public installé sous deux grandes paillottes assez loin l’une de l’autre et qui se font face ; de la musique à fond la caisse, avec un son saturé évidemment (les critères de qualité du son ne sont pas les mêmes ici : plus c’est fort et plus on se sent vivre, donc mieux c’est !) ; deux micros… Alors que nous avions passé beaucoup de temps à expliquer à nos jeunes qu’il faut jouer face au public, les voilà dans une configuration délicate où ils devront choisir de tourner le dos à une moitié du public… Alors que nous leur avions dit en répétition qu’il était hors de question de jouer avec des micros, que les gens de théâtre apprennent à parler fort pour se faire entendre, nous voilà bien forcés d’admettre que les micros seront nécessaires pour se faire comprendre… (ce qui n’empêche pas de parler fort, mais complique beaucoup les jeux de scène)

En attendant l’heure de passage de la troupe, nous leur faisons faire des exercices dans une salle de classe. Après les échauffements habituels, Audrey les lance sur des exercices d’improvisation mimés : « Chacun votre tour, venez mimer le caractère de votre personnage, sans parler. Montrez-nous que vous êtes timide, autoritaire, rêveur…»  « Maintenant, les garçons miment des filles, les filles miment des garçons.»  « Et si on mimait des scènes de drague, à 2?»  Ca marche du tonnerre ! Ils s’éclatent, on rit beaucoup.

Pendant ce temps, à l’extérieur, plusieurs personnalités importantes pour le lycée et la communauté rurale ont fait des discours pour ouvrir la journée. Quelques perles :

« Je ne vais pas essayer de prendre beaucoup de temps.» 

« Il est facile d’atteindre un sommet, mais il est encore plus difficile de s’y maintenir.» 

« Nous sommes ici afin de sacrifier une tradition.» 

Puis les troupes de théâtre d’élèves de lycée se sont succédées. La plupart ont joué des scènes d’école… Vers 15h, vient le tour des jeunes de Bon Esprit, chauffés à bloc. L’utilisation des micros rend les choses souvent moins spontanées, mais dans l’ensemble ils s’en sortent très bien. Nous sommes agréablement surpris de voir que certains de nos conseils ont été appliqués, et des progrès flagrants pour certains acteurs. A la fin, nos jeunes sont tout excités d’avoir joué et débordent d’énergie. Quant à nous, nous sommes affamés (les repas prévus arriveront vers 16h), épuisés par la chaleur, et lassés d’attendre que les animations se déroulent. Nous rentrerons avant la fin des festivités.

Dimanche : Assemblée Générale de l’association

Aujourd’hui, nous passons tous ensemble la journée chez Kaltine, pour être au calme, à l’écart du village et faire une assemblée générale. La troupe doit se structurer, et notamment élire un bureau. Plusieurs points doivent être discutés : clarifier quels sont les membres (et quid des « nouvelles recrues»  qu’on a finalement laissé tomber depuis 3 jours?), les objectifs, les règles à respecter. La journée est fructueuse, et beaucoup de décisions sont prises : 6 membres sont élus dans le bureau ; la troupe n’est pas encore prête à accueillir des nouveaux ; les retardataires paieront 100Fcfa (environ 0,2 €) pour la caisse de l’association ; … Le tout dans une ambiance joyeuse et détendue, avec des moments de danse au son de la radio et des accrobaties au débotté. Par moments, on se fait la réflexion qu’on se croirait dans une comédie musicale !

Tous ensemble, après de longues discussions, ils décident de fixer les prochaines répétitions avec nous les mardi, jeudi et vendredi à 18h. Ce qui n’empêchera pas dès le lendemain d’en entendre certains nous demander : « Y a répét ce soir?»  « Non, c’est demain.»  « Ah, et à quelle heure?» …

2ème et 3ème semaines :

La suite du séjour s’est déroulée avec moins de stress, puisque nous avions 2 semaines pour préparer de petites pièces à jouer devant le village, en 2 groupes de 6 acteurs et avec 2 metteurs en scène en formation : Kaltine et Maalang. Nous avons bien dû nous faire une raison quant aux retards, aux absences injustifiées (» Maty? Elle est en train de tresser sa soeur, elle ne viendra sûrement pas» ), aux manques de concentration (il y en a qui se curent les dents pendant les exercices d’échauffement, d’autres qui allument la radio pendant la répétition…). Et pourtant… Ils nous ont surpris avec leur imagination débordante. Ils nous ont fait mourir de rire certaines fois dans leurs improvisations. Ils nous ont réellement étonnés pendant le filage des 2 pièces, l’avant-veille de la représentation : ils avaient été dissipés pendant toute la séance de travail, mais se sont finalement surpassés en jouant devant les autres. Je crois qu’ils n’ont jamais joué aussi bien que ce soir-là ! Ca nous a vraiment fait plaisir, et nous en gardons un souvenir inoubliable. Merci les jeunes, mbeniokono !

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Kabadio_BonEsprit (20).JPG Bintou.JPG

4 réponses à “Profs de théâtre en déroute…”

  1. Arnaud M dit :

    Quel plaisir de vous lire… vous nous faites partager ces moments et tout cela semble hors du temps. En complet décalage avec notre quotidien, comme un conte ; et je me sens enfant plein d’imagination en me délectant de ces billets.
    Enfin une trace écrite de mon passage ici ; cela ne m’empêche pas d’y venir régulièrement. La réalité de la vie ici ne permet pas toujours de prendre le temps. J’ai beaucoup à apprendre de vous et de votre épopée. Néanmoins, mes pensées vont souvent vers vous et vous accompagnent!
    J’ai hâte de vous revoir. La vie suit son cours ici aussi …
    Bisous à vous quatre.
    Arnaud.

  2. Lahcen dit :

    Je salut votre engouement pour le théâtre et l’art de façon générale. vous avez de la chance d’être là et d’avoir découvrir un peu la culture sénégalaise et Africaine de façon générale. j’aime bien aussi assisté à une séance de théâtre mais c’est très loin le Sénégal. je vous souhaite une excellente réussite dans votre mission d’encadrement .
    Tanmirt

  3. Narber dit :

    Bon, la Troupe de Gomponsom (Vénégré, soit, « transfert de connaissance» , plus ou moins) est plus structurée, me semble-t-il, et existe depuis 2001, si je ne me trompe. Vu que vous etes à Ouaga, vous pourriez essayer de contacter Jean Dabika, un des pères de cette Troupe, justement, au 70 74 68 48, ça vous ferait une bonne introduction à Gompo.
    De toutes façons, si vous voulez vous investir à Gompo, y’a que l’embarras du choix, les gars, et les gazelles…
    A presto !

  4. Benj dit :

    C’est bon mais c’est difficile comme a sûrement du vous le dire Kaltine…
    Je me souviens quand il m’a parlé de ce projet, je me suis dit, voilà !
    IEFR est aussi et avant tout une association culturelle d’amitié et de partage, merci de nous le rappeler !

    Bon vent les amis.

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