Le poulet

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[11ème village pour l'équipe de Dialogue sur Terre, à Kabadio, au Sénégal, dans la région de Casamance]

Kabadio – le 29 mars 2010 – Ludo

Pour l’anniversaire d’Audrey, je prépare avec l’aide de Sané et de sa famille une soirée dans la cour de notre maison, sous le grand manguier : une fête à la manière locale. Je demande à Ami, notre hôte, comment on organise le dîner festif de demain. Femme aux formes généreuses et au sourire facile, elle tient son rôle de mère de 9 enfants avec simplicité.

L’électricité étant capricieuse ce soir – on commence à s’habituer – les maisons sont éclairées par des bougies. Rassemblés autour de l’une d’entre elles, Ami, Sané, une poignée de filles et moi avons l’air de comploter. Quel plat préparer, en quelle quantité ? Les femmes parlent entre elles en Mandingue (nom de l’ethnie et de la langue majoritaire à Kabadio), et Sané me traduit parfois des questions auxquelles je réponds par d’autres questions. En ce qui concerne les prix, les quantités, les achats, je me fie totalement à elles. Heureusement qu’en matière de fête elles ne semblent pas à leur coup d’essai.

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Au final, ça sera un gros couscous au poulet. Gros, car je comprends rapidement que dans le village, quand il y a une fête il y a beaucoup de monde, et il convient d’honorer ses invités. Pour acheter ce dont on a besoin, on ira demain à Kafountine, la ville la plus proche. Par contre, pour le poulet, c’est mieux de le faire venir de Gambie, où les volailles sont moins chères (Kabadio est très proche de la Gambie, pays enclavé dans le Sénégal). Il y a des gens du village qui font des aller retour dans la journée. Notre mission pour ce soir : trouver un « chauffeur » et lui commander 2 cartons de cuisses de poulet. Ca devrait être rapide…

Ainsi, nous partons de suite avec Sané dans cette quête.Enfin c’est ce que je crois. Nous nous baladons sénégalaisement (c’est-à-dire, dans ce contexte, tranquillement) vers le centre du village, et malgré l’obscurité presque totale de cette nuit sans lune, la rue est animée, comme à son habitude. Nous prenons garde de ne pas trébucher sur les chèvres et moutons couchés sur la voie. Au bout d’un bon moment, je comprends que nous faisons simplement une promenade. « Une petite balade, c’est cool, non ? Pour les poulets ? Heuuu on va aller dans la maison d’une amie, là, elle va nous dire quels sont les prix pratiqués en ce moment ». Vu qu’il ne faut évidemment pas compter sur des prix fixes au Sénégal, c’est bon d’avoir une base pour négocier. Nous nous rendons alors chez son amie qui nous dit que le cours du carton de poulet gambien est d’environ de 12000 francs CFA (12000 anciens francs français, ou bien 18€). Après avoir pris le temps de discuter, nous lui souhaitons une bonne soirée et continuons notre quête.

La suite se déroule chez une famille dont un des membres serait chauffeur. En arrivant, nous apprenons qu’il n’est pas encore rentré. On nous invite à manger à l’intérieur : il y a du yassa, plat typique sénégalais composé de riz, de poisson et d’oignons, le tout généreusement arrosé d’huile de palme. Après un rapide rinçage des mains, nous nous accroupissons autour du plat unique et attaquons le repas, en mangeant avec la main droite. C’est bon. Après avoir fait tranquillement honneur au plat – enfin, pas trop quand même car ce n’est peut-être pas la dernière invitation, et un vrai dîner se prépare chez nous – et chaleureusement remercier nos hôtes, nous décidons de poursuivre notre recherche ailleurs. En effet, le chauffeur de la famille n’étant toujours pas là, on nous en indique un autre dans le village. La chasse au poulet n’est décidément pas simple, ici…

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Nous repassons alors à la maison pour prendre des vélos, car le quartier où il faut se rendre est éloigné. Pour moi, ça sera un petit vélo dépourvu de frein. Tant que ça roule ! Sur le chemin, nous éclairons devant nous à l’aide des torches tenues à la main. Nous nous enlisons quelquefois dans les zones les plus ensablées. Malgré cela, j’apprécie grandement cette petite course nocturne. Alors que le souffle procure une sensation de fraîcheur très agréable après la chaleur de la journée, des senteurs fruitées enchantent mes narines.

J’ai vraiment l’impression de vivre dans une autre réalité, comme dans un conte (africain). Je me fais trimbaler par mon ami Sané sur un vélo de gosse en pleine nuit pour acheter 20kg de poulet gambien ! Comme cela arrive souvent, j’ai une idée très approximative sur le lieu de destination et sur la suite des événements. J’apprends à accepter l’ordre des choses, à ne pas tout maîtriser ni tout comprendre. D’ailleurs, même si nous parlons la même langue, la communication est loin d’être triviale, avec un tel décalage de culture. Les situations, les dialogues, les relations sont si différents, si étranges pour nous autres Français, que j’ai l’impression de devoir repartir de zéro. Alors vient l’émerveillement, comme un enfant qui découvre la vie, qui apprend les règles et conventions.

Nous atterrissons dans une petite échoppe où une femme prend notre commande de cuisses de poulet, toujours à la lueur de la bougie. Au final, cela coûtera 17000 francs (25€) pour les 2 cartons, et la livraison se fera demain à midi. Parfait.

Sur le chemin du retour, nous nous faisons intercepter par un oncle de Sané pour je ne sais quelle raison. Il est visiblement content d’accueillir un « toubab », un blanc. Nous entrons alors dans sa maison et procédons aux salutations, succession de questions réponses en mandingue ou français :

- Ca va ?
- Ca va bien !
- Tu es venu ?
- Oui !
- Où sont les habitants de la maison ?
- Ils sont là-bas !
- Où est ta femme ?
- Là bas !
- Ca va ?
- Ca va !
- Et la soirée, ça va?
- Ca va bien!
- Ca va, alors ?
- Ca va ça va. Et toi ça va ?

Cette fois les salutations sont particulièrement vives et joyeuses. L’oncle de Sané me serre vigoureusement la main pendant toute la durée de l’échange, et je fais de même en arborant un large sourire. A travers ces salutations systématiques, ce jeu auquel je me prête avec plaisir, nous avons déjà partagé de la joie et de la vie. Comme la majorité des habitants que l’on rencontre, il me dit qu’il est vraiment ravi que des étrangers viennent rendre visite aux villageois et que nous sommes vraiment les bienvenus. Je lui parle de la fête du lendemain et il me propose de faire venir des joueurs de djembé qu’il connaît, du village d’à côté. J’accepte avec plaisir.

La fête promet d’être bonne, vu qu’en plus le poulet est sur la route.

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3 réponses à “Le poulet”

  1. Isa dit :

    merci pour ce petit conte qui m’a bien dépaysée. Je me suis crue sur un vélo bringubalant sous une nuit pleine d’étoiles.
    bisous !

  2. patrick dit :

    vu la largeur des assiettes, et la hauteur des marmites, le village semble à l’abri de la famine…
    ce sera intéressant de savoir comment ils s’organisent pour pouvoir acheter de la nourriture.

    devinette: pourquoi les africains aiment le poulet?

    car ils peuvent manger du blanc…. ( ce n’est pas très fin, je le concède !)

  3. benj dit :

    La famine sévit plus particulièrement dans le nord du pays, dans le Sahel… ici en Casamance, le grenier du Sénégal, tout pousse et la saison des pluies 2009 a fait pousser le riz en quantité.
    Malheureusement, l’élevage est difficile pour de nombreuses raisons que je pourrais développer une prochaine fois, et les villageois vendent leur bon riz naturel et nourrissant pour acheter du riz thaï (de la brisure !) et du poulets congelé made in china en Gambie.
    A méditer !
    En tout cas merci pour ce beau récit, vivement les prochains !

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