Ecoutez…

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Kabadio (Sénégal), 23 mars 2010, 5h00. Guillaume.

Je me réveille et me glisse en sueur hors du lit. Je sors et m’immobilise pour me laisser saisir par la brise nocturne qui m’apporte une fraîcheur réconfortante. Dehors, on ne voit rien. L’atmosphère paisible de cette nuit en Casamance m’est extrêmement agréable. Je me régénère. Tout est calme. Le calme nocturne précédant la tempête sonore qui va sans doute s’abattre aujourd’hui sur Kabadio et animer le village, comme hier, comme toujours. Le vent qui s’engouffre dans les branches des orangers surchargés de fruits et quelques grillons donnent le tempo de la symphonie qui va bientôt commencer…

C’est bien sûr le coq le plus proche qui donne le la, rejoint rapidement par deux de ses amis, tels de lointains échos. On a l’impression qu’ils veulent réveiller tout le village avec leurs cris stridents et rauques. Je tends l’oreille au loin pour m’apercevoir qu’ils n’y parviennent pas. Sur nappe sonore du bruissement des feuilles, seules quelques percussions éparses répondent à l’appel : les pas irréguliers de quelques chèvres et le grognement d’une truie égarée, errants sur le chemin principal ou pénétrant au hasard dans les cours de quelques maisons.

Je retourne dans ma chambre, l’ouïe toujours aux aguets. Le vent fait flotter doucement les rideaux de la porte et de la fenêtre, laissés ouverts pour attirer les rares courants d’air qui oseraient s’y glisser. Cela permet à une grenouille de me rejoindre, si j’en crois les clap clap irréguliers et inhabituels du lino en piteux état qui couvre le sol. Un coup d’oeil me le confirme. Hésitante, elle va se planquer sous le lit, en se cognant la tête au passage, dans un saut mal calibré… Soudain, le plafond, une bâche agrafée sur des poutres en bois de palmier, bougeotte et bruisse furtivement. Il s’agit des va-et-vients de notre hôte « Kaskouye» - que j’ai appelé ainsi pour faire rire Mariette, un petit rongeur qui depuis trois nuits s’entraîne chez nous pour le prochain marathon. Des couïnements extérieurs me disent que ses collègues l’encouragent, à moins que ce ne soient des chauve-souris que j’ai cru voir virevolter dans la pénombre.

Tout à coup, ça y est, l’appel des coqs a dû être entendu : un tonitruant et long « Allah Akbar»  se fait entendre, faisant pour un moment oublier toutes les autres voix du morceau. Il s’agit du muezzin du village qui s’exprime dans son haut parleur pour appeler à la prière les fidèles les plus matinaux. A 6h00 à peine, il va chanter et réciter des extraits du coran pendant 45 minutes, tantôt avec une voix langoureuse et grave, tantôt avec des intonations plus vives. C’est comme le thème principal de cette symphonie quotidienne. Progressivement, les autres coqs, réveillés en sursaut, rejoignent le muezzin, dans un contrechamp dynamique et vivant. Puis l’on discerne un autre thème qui sera récurrent dans l’oeuvre sonore de cette journée : le grincement d’une poulie et d’une corde, activées par une maman qui puise l’eau du puits, un bébé endormi sur le dos ou dans le ventre. Une autre maman pile le mil entourée par ses enfants. Les humains ont rejoint ce carnaval des animaux, le premier mouvement peut s’achever sur un long decrescendo venant de la mosquée.

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Deuxième mouvement : la matinée. Les premières lueurs de l’aube sont accompagnées de doux gazouillis d’oiseaux, qui donnent du courage aux femmes des puits. La mélopée qui s’échappe des arbres sur lesquels ils sont perchés pose une ambiance joyeuse d’un printemps bien entamé. Le son rappelle le clapotis de l’eau d’une cascade, en plus coloré. En écoutant bien, on perçoit en dessous une nouvelle percussion : les balais des filles de la maison qui aident leurs mères aux tâches ménagères. Elles nettoient le sol de la cour, avec le son mielleux des balais d’un batteur de jazz. Puis les gazouillis laissent placent à des piaillements, ceux des enfants, qui représentent la population la plus nombreuse du village. Ils n’ont pas assisté au début du concert, mais se rattrappent maintenant, occupant pour un long temps le solo de la partition. Toute la matinée, ils vont jouer, se chamailler, alpaguer les passants, pleurer, chanter, faire rire leurs mamans. Alors que nous sortons, ce sont des « Gigis» , « Mariettou»  (nos prénoms, ou presque), ou encore « Toubab»  (ce qui signifie « blanc»  pour les Sénégalais), qu’ils déclament à qui mieux mieux, nous attirant dans le tourbillon de leurs vies qui commencent sur les chapeaux de roues.

La suite de l’oeuvre se déroule sur le chemin principal de Kabadio, animé toute la matinée. Les vélos des vendeurs de poisson poussent des sons rigolos de klaxons de foire, les badauds et les femmes du marché lancent des traditionnelles salutations locales « A bé kayrato! Kayra doro» ; « Sou kou lan kolé! Ibidié» , auxquelles nous répondons, amusés. Des moutons lançent des francs bêlements. Nous nous laissons happer par le rythme nonchalant de la journée des habitants, entre discussions, jeux avec les enfants, dégustation d’oranges et de jus de bissap et autres fleurs séchées. A un moment un camion passe dans un nuage de bruit mécanique et de poussière. Il est rempli d’oranges et de ses ramasseurs. Il va amener sa cargaison jusqu’à Ziguinchor. Puis un membre de notre famille, la famille Sania, vient nous chercher, car il est bientôt temps d’aller manger du riz et du poisson, comme chaque midi. Regroupés autour de la gamelle familiale, le bruit des mâchoires des enfants va laisser place au muezzin, qui entonne son refrain pour la deuxième fois.

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Et puis il fait chaud, l’après midi est lourde. Le troisième mouvement s’annonce langoureux et suffocant. Le chemin principal du village est maintenant désert et silencieux. Nous sommes assis sous le manguier, et écoutons les mamans doucement refaire le monde ou rigoler avec leurs enfants, dans un langage incompréhensible mais mélodieux. Le chuintement du charbon qui se consumme et le bouillonnement de la petite théière nous indiquent que le thé sénégalais, fort et sucré, se prépare. L’après midi se passe sans qu’il ne se passe rien de particulier. On attend que le soleil se couche, le soir et sa fraîcheur. Les oiseaux chantent de temps en temps, les moutons bêlent pour réclamer des pelures d’orange, les enfants chantent, la poulie grince au puits.

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Dernier mouvement: le soir. Dès le soleil couché, les tam-tams retentissent depuis différentes cours, rythmant l’appel à la prière crépusculaire. L’on se rapproche de chez nos voisins les Dabo où sont hébergés Audrey et Ludo. La fête bat son plein. Au son des djembés, les jeunes filles sénégalaises se trémoussent sur des danses tribales dont elles connaissent les secrets. Le sable vole dans un crépitement, les croupes généreuses de ces gazelles s’agitent alors qu’elles se déhanchent. Leurs amies chantent un hymne aigu envoùtant, les enfants se chamaillent et essayent de participer dans des cris stridents. Eclats de rire alors que nous rejoignons cette apothéose sonore et rythmique. Tout le monde, jeunes et moins jeunes, participe. Ces Africains pleins de vie ont le rythme dans la peau et la joie de vivre dans le ventre.

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La soirée s’éternisera jusqu’au milieu de la nuit, et le muezzin chantera encore deux fois, avant que la symphonie ne s’achève, laissant place au chant silencieux des grillons et des grenouilles. Ainsi va la musique de la vie dans une campagne au Sénégal.

2 réponses à “Ecoutez…”

  1. Narber dit :

    Je ne résiste pas au plaisir de l’échange, en l’occurence, un extrait d’un édito que j’ai écrit il y a peu pour décrire la nuit un peu plus loin que la Casamance, on y retrouve des similitudes sonores…
    « Ca commence par les animaux extérieurs, qui se déplacent seuls ou par troupeaux, chaque espèce ayant son heure, d’abord les chiens errants qui viennent croquer les os du diner dans la cour, ensuite les cochons qui viennent fouiner la terre, les moutons à la recherche de quelque verdure, les vautours et leurs serres qui crissent sur les tôles du toit, les pintades et leurs gloussements caractéristiques, puis les ânes entravés des pattes antérieures, les coqs à l’horloge interne manifestement centrée sur un autre fuseau horaire que celui de leur pays, tous manifestant leur passage de la manière qui leur sied le mieux.
    En ponctuation intérieure, ce sont les souris qui courent sur le haut du mur, les chauves-souris qui vivent leur nuit normale et nettoient leur nid de ses déjections (ne pas stationner près des murs est basique), les margouillats silencieux mais à la présence palpable et rassurante, les blattes émergeant des profondeurs nauséabondes (qui parfois viennent, au terme d’un triple salto arrière sur votre ventre, mourir de peur au milieu de la pièce -n’a finalement pas peur qui l’on pourrait penser-), les grillons qui jouent au trempolino sur votre épaule, les larges araignées plates quasi immobiles sur les murs mais hors de portée pour une « juste » extermination, les moustiques qui vous grésillent l’heure du réveil bien trop tôt.
    Il ne faudrait pas oublier l’autre « espèce » animale, celle qui organise de temps en temps des soirées au dancing, de la tombée de la nuit au petit matin (distorsion de sono saturée, variations d’amplitude sonore et de vitesse de défilement dues au groupe électrogène défaillant, diffusion acoustique irréprochable même à 500 m compte-tenu du très faible bruit de fond de la campagne burkinabé), ou des soirées DVD de films Kung Fu dans une langue compréhensible ni par des burkinabés ni par des français polyglottes (et caractéristiques sonores identiques aux soirées dancing), ou qui se réveille au lever du soleil (soit 6h-1/4) au son des rythmes africains pour l’associer au Nescafé du matin dans les boutiques du bord de la piste, ou qui chante les appels à la prière des musulmans très (très) tôt le matin.
    Occasionnellement, la nuit peut être ponctuée (uniquement en cas d’éclipse) de centaines de casseroles percutées par autant de cuillères ou louches, et de cris d’enfants qui font fuir « le chat » qui a cherché à manger la lune (la durée du vacarme est évidemment proportionnelle à la durée de l’éclipse, mais peut éventuellement se prolonger, à terme de représailles).
    Il peut arriver aussi que deux parfaits inconnus viennent tambouriner à votre porte en plein milieu de la nuit noire pour vous enlever sur leurs motos sous prétexte d’un accouchement à effectuer d’urgence à la maternité. Mais cela, seules les élèves-infirmières peuvent en témoigner…» 
    Et certains pourraient penser que le silence est omniprésent dans ces contrées peu densément peuplée, hein ?
    Baci

  2. claire dit :

    Cet opéra en plusieurs mouvements me rappelle ma transition Porto-Novo/Cotonou – Compiègne. Le silence m’oppressait…
    Mais parfois à Porto, le bruit des taxis, des zems, des « yovos yovos bonsoir ça va bien merci…!» , des coqs, des bavardages, des sonos à fond… me semblaient trop trop trop…
    Voudrais-je vivre sur un pont entre ces deux continents?

    Bon voyage musical,
    claire

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