Une journée dans le désert du Rajasthan

Jagan Ki Dhani (Rajasthan, Inde) – Le 31/01/10 – Mariette desert.JPG

[Audrey, Ludo et moi, nous venons de passer quelques jours dans un petit village du Rajasthan, pendant que Guillaume prolongeait son séjour à l'ashram près de Rishikesh.]

Le village de Jagan Ki Dhani est perdu dans le désert, à 60km de la frontière indo-pakistanaise. Un désert de sable et de cailloux. Il arrive qu’il n’y pleuve pas pendant la mousson.

Rupa vit avec son mari dans une petite maison en pierres et mortier à base de bouse de vache. Le toit est fait de branchages. A l’intérieur, il y a un petit foyer à droite de la porte, un tas de couvertures, des récipients en alu, un peu de vaisselle, des fûts qui contiennent du blé, de la farine ou de l’herbe sèche pour les animaux. Le sol est, comme partout, recouvert de sable fin.

Cette femme du désert a une 50aine d’années, peut-être moins. Elle a un beau visage bronzé et porte une longue tunique traditionnelle à l’encolure finement brodée, par-dessus une jupe longue. Un grand voile posé sur sa tête tombe jusqu’aux pieds. Elle m’a invitée à dormir chez elle, son mari chamelier étant parti pour plusieurs jours en safari avec des touristes. J’ai vite accepté, évidemment. J’ai donc passé la plupart de mon temps chez elle, à partager sa maison, ses repas, ses activités.

Il est 6h20, j’entends Rupa qui se réveille. Elle se lève et range ses couvertures de manière à libérer de la place. Le temps que j’émerge, elle m’a déjà enjambée pour ouvrir la porte, en poussant mes pieds et mon matelas de fortune. J’ai dormi allongée dans la largeur de la maison, les pieds vers la porte, alors que Rupa était allongée dans l’autre direction entre les cruches et le foyer. Il n’y aurait pas eu de place pour trois dans ces 15m² déjà bien encombrés… Dehors ses deux chèvres l’attendent et réclament à manger. Elle leur donne l’une après l’autre de l’herbe séchée dans un bac, en s’assurant bien que chacune d’elles a eu sa part. Puis elle rentre, tenant les chèvres à l’écart en criant des « hey, hey!» . Entre temps je me suis levée et j’ai moi aussi rangé mes couvertures. Je m’assois sur le sable frais, et observe le déroulement de la matinée.

Il fait encore nuit dehors. La petite porte reste ouverte, et je suis chargée de repousser les chèvres avec un bâton quand elles essaient de rentrer. Rupa allume une lampe à pétrole et prend sa place de maîtresse de maison, assise en tailleur à côté du foyer, avec à sa droite une cruche pleine d’eau et sa réserve de farine, derrière elle ses récipients et ses épices, et à sa gauche sa petite vaisselle. On se sourit. Elle me donne une couverture pour que je m’assoie dessus, et me fait signe de rester là, de regarder. Elle essaie de me parler mais évidemment je ne comprends pas sa langue. Mais avec des signes et quelques mots clés que j’ai appris, l’échange est possible.

Elle prépare un mélange de grains de blé concassés, de morceaux de chapatis et d’eau, puis fait rentrer l’une de ses chèvres. Rupa me montre que cette chèvre allaite, ce qui explique ce traitement de faveur. Elle la trait et récupère un demi litre de lait. Aussitôt rassasiée, la chèvre est mise dehors. Puis commence la préparation du tchaï, alors que le jour lève Rupa allume un petit feu qu’elle alimente de branches et de bouses de vaches séchées. Elle fait bouillir de l’eau dans laquelle elle jette un bon morceau de gingembre écrasé, une poignée de graines de coriandre et une grosse poignée de thé noir. Une fois que l’eau bout, elle rajoute le lait de chèvre frais et deux poignées de sucre. Elle filtre le tchaï puis nous sert chacune dans une tasse en porcelaine et une coupelle ébréchées. C’est chaud et délicieux… (Et vous avez noté la recette bien sûr…)

Dans l’encadrure de la porte, à contre jour, il y a toujours une chèvre plantée là avec ses oreilles pendantes, qui guette le moment où elle pourra rentrer manger quelquechose. Et derrière elle à l’horizon, le ciel change de couleur, se teintant de rose et de bleu.

La maison s’anime : des enfants entrent et sortent, pour boire un thé, discuter avec leur grand-mère ou simplement voir ce qu’il se passe.

Rupa s’attaque à la vaisselle, en utilisant le moins d’eau possible, un peu de savon, et en frottant le noir des casseroles avec du sable. Une fois que tout est bien frotté, elle charge une petite fille de sécher tout ça avec du sable, à l’extérieur.

Puis c’est l’heure de s’occuper de la vache, qui est arrivée entre temps et commence à réclamer à manger. Après avoir eu sa ration, elle donne son lait à Rupa, puis à son veau. Rupa verse le lait frais dans une grosse marmite contenant déjà du yaourt, et y ajoute de l’eau. Elle s’installe pour brasser le tout pendant une bonne demi-heure, à l’aide d’un fouet qu’elle fait tourner en enroulant et déroulant une corde autour du manche. Elle récupère dans une coupelle le yaourt flottant en surface, et dans une cruche le « jus de yaourt» , qui est en fait le fameux lassi indien.

Il est 10h, et elle peut maintenant s’occuper de préparer un petit déjeuner : des chapatis et un petit curry de pommes de terre. Je la regarde faire, essayant de proposer mon aide pour faire les deux choses en parallèle. Mais je suis son invitée, donc elle me fait signe de rester assise, de ne pas m’inquiéter, elle gère très bien toute seule.

Après ce repas, je l’accompagne au puits avec ses deux chèvres. Nous faisons boire les bêtes jusqu’à ce qu’elles en aient assez, puis Rupa remplit une cruche qu’elle emmènera à l’école, la portant sur la tête. Elle est chargée de préparer du riz pour le déjeuner à l’école du village. Elle s’y rend tous les jours vers 11h. A la pause, les enfants se remplissent des verres d’eau et viennent chercher une grosse assiette de riz.

La journée continue, remplie de ces petites tâches quotidiennes. Le début d’après-midi est plutôt consacré à des choses comme la lessive ou la broderie, qui sont l’occasion pour les femmes de se retrouver chez l’une d’elles pour discuter. Puis de nouveau, il y aura la traite des chèvres et vache, la préparation d’un tchaï et d’un repas.

Si je n’avais pas été hébergée chez Rupa, je crois que je ne me serais pas rendue compte à quel point les journées ici sont remplies, même en « période creuse»  de l’année (la période pleine étant celle de la mousson avec la plantation et la récolte du blé). Nous avons passé beaucoup de temps ensemble sans traducteur, mais elle était toujours ravie de me voir arriver chez elle pour lui tenir compagnie et l’aider un peu. J’ai appris à dire « chèvre, vache, lait, très bon»  en marwali (le langage local), et elle a ajouté à son vocabulaire deux mots d’anglais « T’ank you»  et « Beri good» . Avec ces quelques mots, des gestes, des feintes d’avoir compris l’autre et des sourires, nous avons réussi à nous entendre! Je n’oublierai jamais l’avant-dernier matin, quand elle m’a chanté une chanson en préparant le tchaï, et qu’elle a versé une larme à la fin. Je ne sais pas si c’est parce que je lui avais dit que je partais le lendemain, ou si cette chanson évoquait simplement en elle quelquechose d’émouvant, mais ça m’a touché…

Une réponse à “Une journée dans le désert du Rajasthan”

  1. Narber dit :

    Ta description de la façon dont Rupa t’a accueilli est vraiment significative du mode simple, qu’ont les gens simples, d’accueillir l’étranger, qui est pour eux, et un principe de base (on accueille quelqu’un quel qu’il soit, parce que c’est un etre humain), et un plaisir (pouvoir rencontrer une personne différente, et échanger, ne serait-ce que à travers 2 sourires et 3 gestes, avec une personne qu’ils ne pourraient autrement jamais rencontrer, car ils n’iront jamais à Lyon) ! C’est beau, c’est simple, c’est intense, et ça a une valeur supérieure de 1000 fois les cazzate (je traduis pas le terme italien) type Club Med ou Charm-el-cheik…
    J’espère que tu lui as laissé une photo d’elle avec toi, ou un petit objet, car je suis sur qu’elle conservera plein de souvenirs de l’étrangère un peu bizarre et certainement un peu gauche qui a partagé son quotidien quelques jours, et un bete support matériel permet de faire remonter plein de souvenirs, quand on a un peu de temps pour y penser.
    Come si dice qua, ti stimo tanto !
    Baci.

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